La Médiathèque

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La Médiathèque

Message  CONRAD-BRUAT Xavier le Sam 5 Juil - 19:14

La Médiathèque

Voici un lieu où l'on aurait plaisir à trouver ou retrouver les ressources documentaires sur le Maroc.

Chacun pourrait y déposer les documents qu'il aimerait faire partager, quel qu'en soit le mode (écriture, image, son, numérique) et quel qu'en soit le support (ouvrages, périodiques, dictionnaires, encyclopédies, thèses, manuels scolaires, cd, dvd, vidéos, audios, pps...), sans que ces listes soient limitatives, et susceptibles d'intéresser le sġēr comme le kbīr, le curieux comme l'amateur, le chercheur comme le mعăllem...

Le tout agrémenté ou non, comme bon semblera à chacun, d'analyses, de commentaires, de reproductions, de références, etc.

L'Institut français de Meknès
Une médiathèque est un établissement, généralement public, qui conserve et donne accès à différents types de [Vous devez être inscrit et connecté pour voir ce lien].
Le concept de médiathèque s'est développé dans les [Vous devez être inscrit et connecté pour voir ce lien], quand les contenus [Vous devez être inscrit et connecté pour voir ce lien] (documents sonores et enregistrements vidéo) ont été considérés comme des témoignages culturels au même titre que l'écrit. 

Le terme de médiathèque a été retenu pour mieux refléter la diversité des œuvres et des ressources collectées et présentées au public, notamment sous forme de [Vous devez être inscrit et connecté pour voir ce lien]
Dans les [Vous devez être inscrit et connecté pour voir ce lien], les médiathèques ont naturellement accueilli les supports numériques ([Vous devez être inscrit et connecté pour voir ce lien], [Vous devez être inscrit et connecté pour voir ce lien] vidéo) qui sont venus compléter les supports traditionnels (imprimés, [Vous devez être inscrit et connecté pour voir ce lien], [Vous devez être inscrit et connecté pour voir ce lien], etc.).

Les médiathèques complètent ou s'apparentent aux bibliothèques municipales ou intercommunales et sont ouvertes au public qui peut consulter les collections sur place et emprunter des CD, des cassettes vidéo, des DVD, etc.

Relevé de Wikipédia
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CONRAD-BRUAT Xavier

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Re: La Médiathèque

Message  Admin le Dim 6 Juil - 11:17

Ok, Xavier.... sunny

Montre nous l'exemple....J'ai un excellent sujet sur les puces en période de rut en milieu capillaire.... Cela conviendrait...?????
Je plaisante.... Embarassed  Embarassed
Bonne chance....Je n'ai pas tous mes outils sur place... A mon retour...!!!


*******************

Message déplacé de Rudy Laurès pour Jean Riote

Jean
un message d'une amie commune (Nicole)qui pense que tu sera intéressé, ainsi que d'autre bien sur.

"L'ouvrage "Oudjda et l'Amalat" de Louis Voinot (ancien officier de Affaires Indigènes au Maroc), publié aux éditions "La Porte", a été récemment imprimé chez "El Maârif Al Jadida" à Rabat.

Ce livre est paru également dans la collection "Mémoire du MarocF" - dirigée par l'historien français, spécialiste du Maroc au 19ème siècle, Jean-Louis Miège - qui, en s'adressant aussi bien au grand public qu'au spécialiste, vise à exhumer des textes anciens en présentant au lecteur une traduction française d'ouvrages jamais traduits.

Cette collection, qui réédite également des livres difficiles à trouver, ou encore en mettant à jour des documents qui n'ont jamais été publiés, "donne à l'histoire du Maroc une nouvelle dimension et contribue à la connaissance vivante d'un passé très méconnu", écrit-on sur le dos de la couverture de l'ouvrage.

Il importe de préciser d'emblée que "Oudjda et l'Amalat" est une monographie fort bien élaborée de 664 pages, sur un passé très ancien et méconnu de la ville d'Oujda, que l'auteur Voinot a établi à partir de nombreux documents qui l'a compilés et qui lui ont été non seulement par la suite d'une grande utilité mais lui ont facilité la tâche pour pondre cette étude savante.

"En commençant à recueillir les documents qui m'ont permis d'écrire cette étude, je songeais simplement à mettre à profit les facilités que donne notre occupation pour établir une monographie aussi approfondie que possible de la ville d'Oudja", qui à l'époque représentait "le centre administratif et économique du pays", écrit Voinot en guise d'avertissement.

Mais l'auteur, en constatant que l'histoire de cette ville était inextricablement liée à celle des tribus avoisinantes, a du, comme il a tenu à le consigner dans son écrit, "élargir le cercle de ses investigations".

Dans cette étude à la fois ethnographique et ethnologique, l'auteur, en tant qu'officier des Affaires indigènes, enregistre notamment dans la première partie de son ouvrage qu'il a intitulée "Monographie d'Oudjda", l'organisation de la société oujdie et établit par le biais de nombreuses descriptions les lignes générales qui l'ont structuré et fait évoluer.

En témoigne la subdivision de cette 1-ère partie par l'auteur en huit chapitres consacrés respectivement aux thèmes de "La ville et ses environs", "le peuplement", "la famille et la vie matérielle", "la vie religieuse et intellectuelle", "le mellah et les juifs", "Administration et justice", "la vie économique" et "la colonie européenne".

La 2ème partie, qui examine la thématique: "les Tribus de l'Amalat", se scinde, quant à elle, en trois chapitres à savoir "la contrée occupée", "les tribus" et "les familles influentes et les zoauïas".

Enfin, la 3-ème partie portant à proprement parler sur l'"Histoire" de la ville d'Oujda, renferme 11 chapitres à savoir "la région d'Oudjda dans l'Antiquité", "les groupements berbères au commencement du Moyen-Age , leur islamisation", "la période des dynasties berbères musulmanes", "la période des dynasties chérifiennes jusqu'à la conquête de l'Algérie par les Français".

Figurent également dans cette partie des chapitres ayant trait au : "le premier conflit franco-marocain sur la frontière algérienne, la lutte contre l'émir Abdelkader", "l'anarchie intérieure et les nouvelles difficultés avec la France", "l'apogée et la chute des Oulad el Bachir des Béni Snassen", "la prépondérance politique des Mehaïa et leur expulsion du pays", "Troubles continuels entretenus par les rivalités des principaux personnages de l'amalat", "l'agitation roguiste", et "l'occupation de l'amalat d'Oudjda par la France".

Cet ouvrage renferme, par ailleurs, un annexe sur les listes des "caïds depuis 1842 jusqu'à la transformation de la province en amalat", les noms des "amels d'Oudjda" et ceux des "pachas de la Kasba de Saïdia".

Natif de Lyon (1869) et décédé en 1960, le colonel Louis Voinot, commandant de la Légion d'honneur, a élu la ville ocre comme lieu de sa retraite en 1927, alors qu'il commandait le territoire de Marrakech en tant qu'officier des Affaires indigènes.

En exerçant son métier de soldat et d'administrateur, Voinot n'a cessé de poursuivre une tâche savante qui a consisté en plusieurs travaux et monographies qui "font autorité dans l'étude et la connaissance des tribus berbères", rappelle-t-on sur le dos de la couverture de l'ouvrage."


Dernière édition par Admin le Ven 11 Sep - 11:17, édité 2 fois

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Re: La Médiathèque

Message  CONRAD-BRUAT Xavier le Dim 6 Juil - 12:34

Admin a écrit:....J'ai un excellent sujet sur les puces en période de rut en milieu capillaire...
 scratch C'est ça qui te démange !! Very Happy
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CONRAD-BRUAT Xavier

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Des livres.

Message  CONRAD-BRUAT Xavier le Mar 8 Juil - 0:30

Bien, puisque l'on est sur un site d'anciens de Meknès, honneur à la Cité impériale  Very Happy 
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Re: La Médiathèque

Message  Ghislaine Jousse-Veale le Mar 8 Juil - 2:04

ah ce superbe livre ecrit et illustre par Francis Ramirez et Christian Rolot, maitre de conferences a la Sorbonne et professeur a l'universite de Montpellier et tous les deux ont enseigne pendant 6 ans a la Faculte des Lettres de Meknes.  J'ai mis d'ailleurs quelques extraits de ce livre dans notre site mais ou je ne me rappelle plus et notre site a tellement grandi depuis.... Voici un extrait:


"Les restaurants, les cafés, les brasseries regardent vers la métropole: La Coupole de la rue de Bordeaux, établissement recommendé par le guide Michelin 1950, Le Petit Robinson de la rue de Rabat, Le Novelty de la rue de Marseille, Le Sélect du Boulevard de Paris, le Guillaume-Tell de l’avenue Lyautey, La Reine Pédauque, Le Gambrinus, La Rotonde, Chez Bernadette, La Lorraine...Côté brasserie, Le Roi de la bière, grand établissment tenu par M. Guillen, propriétaire, étale son taste dans le bas de l’avenue de la République. Le demi pression y coule à flot, frais, léger, parfumé. Les militaires, qui au moment de l’Indépendance seront près de 8 000, s’y sentent chez eux lorsque la marée basse du Camp Mézergues les libère de leurs obligations. Le soir, entre eux ou avec les filles aux cheveux relevés et en bas nylon, ils y soufflent la mousse de leurs chopes comme des bougies d’anniversaire. Un an, deux ans, trois ans, le temps coule sous l’uniforme comme une rivière souterraine, et creuse invisiblement ses cavernes de bonheur et de tristesse. Avec tous ces jeunes hommes encasernés. Meknès, bien entendu, sera aussi une ville de plaisirs. Le Quartier réservé, qui, avec l’eau bromurée, apaisait les ardeurs, etait propre et bien tenu. Il figure sur quelques vieilles cartes de la ville, mieux dissimulé sous le voile de son nom aseptisé que le Brousbir de Casablanca ou le Kombakir d’Alexandre.

Quant aux commerces, comme ils affichent naïvement leur opinion! Tous, ou presque, n’ont qu’une idée en tête: Meknès, c’est la France. La publicité, qui en ce temps-là était encore bonne fille, dit tout de bon ce qu’elle a en tête. “Les meubles de France, dont les magasins sont installés 8, rue Jean-Jaurès à Meknès, ne vendent que des meubles fabriqués en France.” On ne peut être plus clair. A-t-on besoin d’un livre ou d’une rame de papier? Le mieux est de courir à la Librairie-Papeterie de France, chez M. Euzet, 41, avenue de la République. Mais on peut aussi avoir envie de loger à l’hôtel de France, avenue Mermoz; ou à l’hôtel de Bretagne, avenue de Bretagne bien entendu; ou, pourquoi pas? à l’hôtel de Nice qui, lui, est bizarrement situé rue de Sète...En cas d’indisposition légère, on ira, comme de juste, demander conseil à la Pharmacie de France ou à la Grande Pharmacie de Paris".
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DE FRANCIS RAMIREZ ET CHRISTIAN ROLOT

Message  Ghislaine Jousse-Veale le Mer 9 Juil - 0:43

"Meknès vue par ses habitants

L’amour qu le Meknassi porte à sa ville lui ressemble. Il y a quelque chose de tranquille et de profond. Il est exempt de morgue, comme il est exempt d’envie. Aller à Rabat, à Casa ne déplait pas, mais - disons le -cela fatigue un peu. En revoyant ses ramparts, ses mosquées, la nonchalance reconnaissable entre mille d’une circulation qui semble toujours près de figer comme une sauce par temps froid, le coeur du Meknassi se serre: Il est à la maison. Lorsque Léon l’ Africain écrivit, en 1566, que les habitants de Meknès avaient « le peuple de Fès en grande haine, sans savoir pourquoi ni comment », tout porte à croire que ce n’est pas un Meknassi qui coula ce mot de « haine » dans l’oreille du géographe. Meknès, en effet, ne hait point Fès, mais elle souffre, avec un peu de gène à l’avouer, de se savoir méprisée par la ville magistrate. En revanche Marrakech - commodément lointaine - est devenue la cité soeur, la jumelle du Sud. On se répète ces choses de la place Jemaa El Fna à la place El Hédime, et, au fond, cela suffit: les deux villes se sont fait, une fois pour toutes, des déclarations d’amitié.

Mais s’il aime sa ville, le Meknassi - faut-il y voir le résultat d’un long voisinage avec la mauvaise humeur française? - ne se gêne pas pour la critiquer. Il la voudrait encore plus belle, plus propre, plus active. Ces dernières années, les attentes sont devenues nombreuses, précises, impatientes enfin. Cet épanchement des griefs est le signe évident d’une meilleure liberté d’expression. L’avènement de Mohammed VI en 1999 et l’immense désir de réformes que le jeune roi a suscité ont en effet delié les langues. Dire cela ne va pas n’est plus critiquer l’autorité, c’est en quelque sorte aller dans son sens. En outre, cette insatisfaction paraît être le signe d’une inscription de la ville, et au-delà du Maroc, dans une plus grande contemporanéité. L’homme de notre époque, en effet, est ontologiquement insatisfait. Se montrer content de son sort, l’accepter sans se plaindre semblent aujourd’hui perçus presque comme des signes de sottise, des symptomes de cécité civique et morale; quant au stoïcisme, il apparaît non seulement comme une mauvaise valeur, mais comme le bâillon philosophique que les malheureux se mettent eux-mêmes sur la bouche pour etouffer leurs plaintes. Bref, Meknès, comme tant de villes du monde journellement alimentées par le goutte-à-goutte des désastres, est, à son tour, pleinement entrée en doléance. Les antennes paraboliques tendues par milliers vers le ciel des mauvaises nouvelles sont les stomates dilatés de ce nouvel appétit critique. Écoutons donc Meknès entrer dans ce concert universel de plaintes, et ouvrons les journaux où, sans cesser de dire qu’elle croit en son avenir, la ville sérieuse regarde ses défauts.

La voirie déficiente, si longemps endurée sans mot dire, est à présent montrée du doigt. Les nouveaux quartiers résidentiels, qui, grâce au talent des architectes meknassis, perpétuent la vitalité esthétique de la cité, sont en effet « géchés », écrit le journaliste d’Al Bayane, par des routes trop étroites et mal goudronnées. Il ajoute - et cette remarque surprend un peu dans un quotidien socialiste - que ces belles résidences sont « souvent attenantes à des quartiers populaires pollués et inquiétants.» La politique d’embellissement précaire menée par les édiles est également dénoncée en termes sévères: « La Place de la Municipalité dans la ville nouvelle [...] dont le beau jardin a couté une fortune est [devenue] triste à mourir: ses fontaines décoratives ont perdu leur marbre et quelques couches de peinture maquillent le défaut! » Ailleurs, c’est la promiscuité anarchique entre maisons d’habitations et commerces, ou entre commerces incompatibles qui est stigmatisée. « Il n’est pas rare, poursuit ainsi l’enquêteur, de découvrir que , près d’un marchand de prêt-à-porter de luxe, ouvre allégrement un marchand de beignets qui pollue l’atmosphère; tandis qu’un vendeur de casse-croûtes, de brochettes grillées, voit son commerce ruiné par l’ouverture d’un soudeur, ou qu’um café situé sur une grande avenue offre à ses clients une vue imprenable sur un garage de voitures maculant la chaussée et les trottoirs de son cambouis et de ses vieux bidons.» Et de conclure par une proposition: « Ce qu’on devrait revoir, à Meknès, c’est la politique des autorisations de commerce.» Mais le remède envisagé pour en finir avec cette promiscuité intempestive ne laisse pas d’étonner, puisqu’il s’agit, purement et simplement, d’un retour au passé. « Nos ancêtres, eux, avaient pensé à créer des quartiers entiers d’un même commerce, ce qui était loin d’être bête », rappelle le censeur. Il énumère alors les multiples avantages d’une politique d’occupation des sols à l’ancienne, sans paraître s’apercevoir que l’urbanisme contemporain, par souci de fonctionnalisme et de rentabilité, la propose dans toutes les grandes villes modernes sous le nom de zoning: embarras du choix pour le client; concurrence féconde pour des commerçants rivalisant de qualité et de propreté; suppression des nuisances. Nous sommes donc manifestement en pleine ambiguité, puisque le modèle du corporatisme médieval est, dans un journal progressiste, appelé à la rescousse d’un ordre libéral..."
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Francis Ramirez et Christian Rolot

Message  Ghislaine Jousse-Veale le Mer 9 Juil - 0:49

"Rue Rouamzine
De plus près, les choses changent. L’entrée dans la médina, par la rue Rouamzine par exemple, fait voler en éclats la paix dormante de la vue générale. Le blanc gris des lointains devient jaune sale; l’ordonnancement des maisons, désordre, anarchie, lutte pour l’espace et pour la lumière; le silence, vacarme. De loin, le cheminement des piétons entrant et sortant de Bâb el Khémis faisait penser à quelque agitation autour d’un méat de fourmilière, vision inquiétante mais belle: les hommes passaient de l’intérieur à l’extérieur, furtivement, préservant leur mystère. La rue Rouamzine, qui a emporté les remparts comme une rivière en crue emporte une digue, a perdu tout pittoresque convenu. Ce n’est pas une rue, c’est un port, une blessure. C’est là que la modernité s’est engouffrée dans la vieille ville, pour atteindre au plus vite son centre vital, la place El Hedime. Large rue à deux voies, surchargée de passants, emcombrée de voitures, de camionnettes, de mobylettes qui empestent, « la Rouamzine » parle haut. Elle est sale, car elle travaille tellement qu’elle n’a guère le temps de se laver. Des cassettes de contrebande y hurlent sur les trottoirs, comme à la criée, leurs chansons d’amour en arabe, leurs rauques appels à la fidélité berbére. De pathétiques reprises de violons, venues comme un grand vent des orchestres du Caire, soufflent sur la foule en marche un destin de larmes et de colère. Parfois, au milieu de ce tintamarre, monte gravement d’une boutique pieuse la récitation de quelques versets du Livre Unique. De petits cinémas fréquentés par les soldats et la jeunesse sans espoir de travail afffichent des films indiens, aimés pour leur musique. Sur l’écran, les légendes du Ramayana, devenues incoherentes à force de coupes, sont aperçues à travers une mousson de rayures.

C’est dans la rue Rouamzine que les premiers Européens s’installèrent après 1912, au prix de quelques démolitions. Ils y construisirent maisons, commerces, garages, gargotes, petits hôtels; la première poste de la ville y ouvrit ses guichets grillages, d’où, comme des pigeons, arrivaient et partaient mandats, lettres et cartes postales... Quelques « pionniers », comme l’on disait alors, naquirent dans ce Far West et se souvinrent, avec la fierté de ceux qui ont dû se battre pour se faire une place au soleil, d’où était partie leur aisance. On y venait de France, bien sûr, mais aussi d’Espagne et d’Algérie. De petits commerçants grecs y plantèrent leur patience. Plus tard, lorsque l’essor de la ville nouvelle ouvrit des horizons plus larges à la colonisation, la rue Rouamzine devint un quartier européen de seconde zone. Des Algériens musulmans s’y établissaient, voisinant avec des Espagnols pauvres et des Français peu à peu déclassés. Avec le temps, la médina reprit le terrain perdu, colmatant la brèche, recousant la déchirure avec la grosse aiguille de la misère. Fait significatif, c’est de ce quartier que partirent les émeutes anti-françaises qui ensanglantèrent l’automne de 1956."

Marchand Rue Rouamzine

A SUIVRE DEMAIN  Very Happy
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Mr. Ramirez et Mr. Rolot

Message  Ghislaine Jousse-Veale le Mer 9 Juil - 16:14

Et je continue....

L' Hotel de ville et la Grande Poste, grandiosement situées sur l'Esplanade de France, parachèvent le décor dans une mise en scène digne du Chatelet. L'un et l'autre participent en effet de cette architecture solennelle, dont le Palais de Chaillot, à Paris, offre toujours la meilleure référence. A la mairie, on n'entre plus seulement chercher une fiche d'état-civil, à la poste, on ne va plus seulement expédier une lettre: on pénètre désormais dans un temple. Parce qu'on la fréquente plus que le palais municipal, la poste initie jour après jour la population au sens de la grandeur. Ses plafonds ont une hauteur de cathédrale, et sur ses murs, court la fresque aux tons chauds d'une épopée civilisatrice dont il faut continuer à être digne. Une seule ombre au tableau: l'église Notre-Dame-des-Oliviers tarde à sortir de terre. Malgré les quêtes et les souscriptions, les chrétiens de Meknès continuent d'entendre la messe dans la crypte. A ceux qui s'en étonnent, les clercs, le regard suavement nimbé de promesses, murmurent sur un air de cantique: "Il est permis d'attendre, il est doux d'espérer."

Pour orner son esprit, la ville française projette sur son plan cadastral les noms de quelques grands écrivains nationaux. Certes, ce sont surtout les Bugeaud, les Faidherbe, les Gallieni, les Franchet d'Espérey, les Maginot, les Mangin, les Leclerc, les de Gaulle, les Joffre, les Foch et les Lyautey qui sont à l'honneur, mais on peut aussi habiter rue Florian, rue Gustave Flaubert, rue Victor Hugo, rue de la Bruyère, rue Montaigne, rue Montesquieu, rue Jean-Jacques Rousseau, rue Blaise Pascal, rue Molière, rue Voltaire, rue Emile Zola ou rue Sevigné...La ville est un livre de classe, on y prépare son Certificat d'Etudes Primaires en s'y promenant. La Bibliothèque Municipale, comme le Pavillon de Breteuil pour le mètre étalon, est le reliquaire des grands classiques. Mais qui a le temps et le goût de les lire à Meknès, hormis les lycéens de Poeymirau et leur maîtres? Le courrier du Maroc, en septembre 1953, vend la mèche en titrant: "Une visite à la Bibliothèque Municipale de Meknès où les 2 000 romans policiers sont les plus demandés". Le journaliste a d'ailleurs l'air de considérer que le chiffre de deux mille, pour une bibliothèque, est énorme. Etonnement révélateur... Ajoutons pour être juste qu'il existe, rue de Lyon, une librairie baptisée La Comédie humaine. Balzac y est à l' honneur, mais les dames peuvent aussi y acheter Nos amis les légumes, par Mapie de Toulouse-Lautrec.

Madame Delavigne forme un groupe de Jeunesses Musicales. Le Conservatoire, blanc et aéré, mousse de musique jusque sur l'avenue de la République. Quand il fait chaud, par les fenêtres ouvertes, on entend un violoncelle ronronner, et, comme un oiseau dans sa cage, un ténor qui chante: "Jupe bleue et nattes tombantes! Ce doit être Micaëla..."

A la belle saison, les peintres peignent, plus nombreux que jamais. Ils peignent le samedi, le dimanche et les jours fériés, couvrant la ville de croûtes, dont certaines, en séchant, deviendront charmantes. Matteo Brondy, mort en 1944, a sa rue tout près du marché. C'etait le Francis Jammes du pittoresque marocain; lui aussi aurait pu écrire , tant sa palette était fraiche et naive: "Prière pour aller au Paradis avec les ânes". Mais Edmond Valès apparaît, qui reprend les terres laissées en jachère par la mort de Brondy. Il les labourera pendant plus de cinquante ans, faisant sortir de son pinceau et de sa pointe sèche porteurs d'eau, marchandes de pain, grandes compositions de fantasias, belles têtes de Berbères, belle têtes d' Arabes, cavaliers au galop, cavaliers au repos, et, de nouveau, porteurs d'eau, marchandes de pain, grandes compositions de fantasias, belle têtes de ...

De leur côté, les militaires poursuivent leur oeuvre de pacification sur le terrain de l'hygiène. En 1952, le général Duval, commandant supérieur des troupes du Maroc, institue, sans ironie apparente, La semaine de la mouche et du rat. Il s'agisssait de rendre les cantonnements aussi propres et sains que possible, car, comme l'écrivait avec éloquence le pharmacien lieutenant-colonel Gentry: "Dans un pays, il se peut que l'on connaisse mal les bigarrures de la population; l'esprit, du moins, peut les ignorer. Mais il est impossible, habitant au Maroc, de ne pas connaître, sous ses aspects les plus désagreables et parfois ses effets les plus dangereux, cette faune de parasites, ailés ou rampants, hôtes des personnes, meubles et immeubles: moustiques, puces, poux, punaises, cafards et cancrelats!

Bref au milieu des années 1950, le fruit est mûr. Les qualités et les défauts français ont, à Meknès, la plus belle mine du monde.


A suivre
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De Mr. Ramirez et Mr. Rolot

Message  Ghislaine Jousse-Veale le Mer 9 Juil - 16:19

FONDÉE PAR LYAUTEY L’ ÉCOLE MILITAIRE DE DAR EL BEIDA VOULAIT ÊTRE LE SAINT-CYR DU MAROC
L’ école militaire de Dar el Beida fut sans doute un lieu privilégié de contact entre officiers français et fils de familles marocains. Là, des affinités de caste, plus importantes pour un Lyautey que les affinités de race, purent s’exprimer. L’idéologie qui les rendit possibles, et sans doute aussi sincères, était, au fond, la même que celle que Jean Renoir fait si bien sentir dans son film La Grande Illusion: le capitaine de Boïeldieu et le colonel von Rauffenstein fraternisent, au-dessus de la guerre qui déchire leurs peuples, parce qu’étant de la même classe, ils partagent les mêmes valeurs et éprouvent les mêmes répugnances. Lorsque Lyautey compare les M’Tougui, les Goundafi, les Glaoui à des Montmorency marocains, à des barons musulmans, il donne ainsi libre cours à cette utopie d’internationale aristocratique derrière laquelle se remparait son conservatisme...
L’École de Meknès fut également, pour les officiers français, un lieu de rencontre exceptionnel: le futur maréchal Leclerc y fut instructeur, tandis que le capitaine Guillaume, qui deviendra le Résident général responsable de la déposition de Mohammed V, la fréquenta du temps qu’il servait, sous Poeymirau, au bureau régional des Affaires indigènes. Ainsi fut-elle, pour bien d’autres encore, l’un de ces cercles où les amitiés se fondent et où, pour ainsi dire , les carrières se flairent de loin. Mérite-t-elle cependant le nom un peu ronflant de Saint-Cyr marocain qui lui fut si promptement décerné? Rien n’est moins sûr, si l’on regarde la future carrière de ces fils de grands caïds prêtés à la France par leurs pères en gage de loyauté. Et Michel Jobert, observateur précis et sans complaisance de sa ville natale, aura beau jeu de faire remarquer qu’ils plafonnèrent le plus souvent au grade de commandant, parvenant à l’extrème rigueur à celui de lieutenant-colonel.

La politique médicale du Protectorat , telle qu’on peut la suivre à Meknès, n’est pas sans relation avec ces grands principes qui faisaient du soldat, et tout particulièrement de l’officier, le levain de la pâte naionale. L’hôpital militaire, le fameux hôpital Louis, ne pratiquait pas en effet de distinctions communautaires: on y soignait avant tout des soldats, qu’ils fussent marocains, français ou autres. C’est là une différence importante avec la situation générale qui, sans toujours apparaître clairement dans les textes, prévaudra dans un Maroc distinguant établissements civils pour Européens et hôpitaux « réservés» aux indigènes. L’argumentaire diffus justifiant cette séparation met en avant deux types de raisons. D’une part, il motive la ségrégation par des différences de mœurs et par les états sanitaires très inégaux des deux populations en présence. Un Eugene Guernier, par exemple, n’en fait pas mystère. « Si la promiscuité des deux peuples offrait aux points de vue politique, social, religieux et moral les pires difficultés, que dire des dangers qu’elle aurait pu faire naître au seul point de vue sanitaire? » Mais, d’autre part, un historien comme Daniel Rivet a bien montré que la demande d’une médicine socialement clivée émanait également des classes supérieures de la émarocaine . Les élites musulmanes, les personnes de condition obtinrent ainsi le droit d’etre soignées dans des pavillons particuliers construits au sein des hôpitaux indigènes, afin d’échapper a une mixité sociale qui les incommodait et les humiliait. D’un côté, les ‘ayan’ (les notables), pour reprendre la terminologie arabe, de l’autre les ‘amma’ (les gens du commun). En outre, et nous retrouvons bien là l’idée d’une fraternisation aristocratique à la
Lyautey, les notables civils pouvaient être admis, sur recommandation, dans les établissements militaires. Après 1945, ils demanderont avec insistance leur admission de plein droit dans les hôpitaux civils destinés aux Européens. Ils manifesteront ainsi non un attachement à l’égalité communautaire, mais, de façon éclatante. Le désir d’être reconnus comme des pairs par les notables français. Lyautey, dont l’œuvre politique allait en partie sombrer avecl’Indépendance, avait, en misant sur les atavismes de castes, paradoxalement triomphé dans les cœurs.

L’hôpital Louis de Meknès, avec ses coupoles persanes, ses pavillons blancs égaillés dans des jardins plantés d’eucalyptus, sera, dans une région encore longtemps infestée par le typhus, un lieu de réconfort. On n’y guérissait pas toujours, mais on pouvait y mourir dans une chambre propre, sous les yeux d’une de ces infirmières infatigables qui apportaient aux agonies solitaires le soulagement d’une image de mère. Le docteur Louis avait, nous dit Michel Jobert, les yeux bleu tendre et une silhouette gracile. Il avait soigné, entre 1912 et 1916, les typhiques entassés au Palais Jamaï, et mourut, comme tant d’autres, pour avoir été contaminé par ce microbe sans idéal, qui, ignorant tout des doctrines politiques, passait sans discrimination des ‘ayan’ aux ‘amma’ des djellabas aux vareuses, et des vêtements de travail aux blouses blanches.

Par un effet du hasard, l’hôpital Louis de Meknès, portant le matricule 334, sera le dernier établissement militaire à rester sous administration française après l’indépendance du Maroc. Il sera remis aux nouvelles autorités sanitaires en 1961.

L' académie militaire de Dar el Beida
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Ghislaine Jousse-Veale

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Mr. Ramirez et Mr. Rolot

Message  Ghislaine Jousse-Veale le Mer 9 Juil - 16:29

L' âge d'or

L'après-guerre apparait comme un temps de fête et d'insouciance. Après la peine, les plaisirs. Dans les rues, où ne circulent que des voitures françaises réparées et vieillottes, surgit, comme une pin-up dans une assemblée paroissiale, la carrosserie sexy de la première limousine américaine. On regarde de travers ses chromes et sa couleur de bonbon, mais on en rêvera la nuit. En quelques années, l'Amérique entrera dans les cœurs par ses Buick, ses Chevrolet, ses Cadillac, ses Lincoln, ses Mercury, ses Plymouth, et ses Pontiac. Les grands garages de l'avenue Lyautey, comme France-Auto où les Établissements Henry Bernard, seront les ambassades de ce luxe à couper le souffle. Lorsqu'une Chevrolet Bel Air 1950 descend majestueusement l'avenue de la République, les conversations s'arrêtent et les têtes se tournent vers ses rondeurs opulentes et l'éclat de ses flancs blancs. Dans les bars de la ville, l' American way of life sort ses premières cornes. Au Poker d'as de la rue de Marseille, les Gauloises patriotiques battent en retraite devant les cigarettes Koutoubia, élaborées, proclame fièrement la publicité, à partir d'une « sélection de tabacs américains fabriqués aux U.S.A. » Sur le front musical, les premiers disques de jazz donnent le cafard à l'accordéon; tandis que les Américains de la base aérienne exigent que la potabilité de l'eau de Meknès leur soit certifiée par un pharmacien militaire assermenté...

En outre, le luxe de boire frais entre dans les maisons. Alors que les Français de France devront encore attendre quelques années, les Meknassis à l'aise auront leur frigidaire dès le début des années 1950. Une publicité en couleur vante ainsi les mérites du fameux réfrigerateur Poirson, qui fonctionne à l'électricité en ville et au pétrole dans le bled. On y voit une jeune femme, en soutien-gorge, sourire largement au bonheur du glaçon à toute heure. Visiblement, elle n'a cure des mises en garde de Céline, qui prophétisait que l'introduction de la glace aux colonies serait « le signal de la dévirilisation du colonisateur ». La salle de bain, qui gagne du terrain en ces même années, couronnera cette assomption vers le confort. On visite, entre amis, ces lieux intimes, et qui, naguère, étaient les pièces nues de la maison.

Dans le même temps, les commerces du non indispensable se développent. Quatre fleuristes voient ainsi le jour dans ce pays où les fleurs sont cependant partout. L'art du bouquet payant les habillera désormais d'asparagus et de papier cristal. Les roses de jardin, grosses filles aux bonnes joues, resteront dans les cuisines. De même, huit photographes s'installent en ville nouvelle, fixant le bonheur officiel des mariés, des communiants et des permissionnaires. Pour l'évasion, de nouvelles salles de spectacle sont construites: L'Empire, cinéma-paquebot dont l'embarcadère cossu se trouve avenue de la République; l'A.B.C., qui, rue Jean-Jaurès, se souvient d'un music-hall de Paris; et, sans doute le plus singulier des trois, le Caméra, qui rêve de cinéphilie place du Général-de-Gaulle. On y projette des films français et des films américains. La France, c'est Jour de fête, son accent berrichon et son facteur nigaud; l'Amérique, La Charge héroique et Rio Grande. Déjà, l'autodérision; déjà, le désir. Par l'entremise des films américains, de nouvelles manières de vivre, lentement, périment et humilient les anciennes. On commence à rêver de dents éclatantes et de longues jambes, on ose se faire appeler Johnny. Le bonheur d'aujourd'hui fait son apprentissage.

Mais la France bien française n'est pas en reste. Meknès se veut un petit Paris. C'est le moment où, croyant précisement se libérer de sa condition provinciale, une ville affiche son provincialisme. Comme à Paris devient l'étalon des poids et mesures, l'arbitre des élégances et des succès. Quand, au Régent, cinema music-hall de la rue La Fayette, une tournée dépose sur la scène le repertoire d'une chanteuse capitale dont la gloire a traversé la mer, les rues de Meknès brillent comme à Montparnasse. Oubliée pour un soir, la fine odeur citronnée des oliviers en fleurs! on rentrera chez soi grise par le parfum un peu fauve de la scène et des velours cramoisis. Avec un peu de chance, en ces années-la, on pouvait voir Michèle Morgan et Henri Vidal descendre le boulevard de Paris, beaux et souples comme des félins amoureux, entrer chez Madame Aquaviva,dépositaire exclusif du grand couturier Lempereur, en ressortir avec des chemises de soie, des robes sabliers, et ces merveilleux gants fourreaux qui transformaient les doigts en longues fusées de cristal... Des célébrites plus familières avaient aussi leurs habitudes à Meknès; ainsi Paulette Dubost, l'inoubliable soubrette de la Règle du jeu, venait y visiter ses amis Pagnon et, tonifiée par le bon air, y satisfaire le solide appêtit qui faisait l'admiration de Jean Gabin.

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Message  Ghislaine Jousse-Veale le Mer 9 Juil - 20:36

"Au cours de toutes ces années, la population continue d'augmenter. En 1951, la ville compte 21 000 Européens civils, dont 19 000 de nationalité française, et, nous l'avons dit, 8 000 militaires. Cinq ans plutard, quand sonnera l'heure de l' Indépendance, le chiffre de 25 000 civils aura été atteint, soit, en ajoutant les Français de la garnison, près de 20% de la population totale de la ville. Cette croissance nécessite de nouvelles infrastructures. En 1954, le système d'adduction d'eau s'achève: avec un débit moyen de 1 600 litres par seconde, la source de Bittit alimente désormais Meknès et sa région. C'est là un progrès considérable. Mais qui s'en souvient encore aujourd'hui? Alors que la mémoire collective a fidèement conservé le souvenir du spectaculaire orage de grêle qui s'abattit sur la contrée le 27 avril 1948, ou celui du terrible accident de chemin de fer survenu au soir du 24 juin 1945. L'histoire des drames, on le sait, érige des monuments, tandis que celle des inventions positives s'écrit à l'encre invisible.

Avec ce surcroit de population, la ville nouvelle, déjà, doit s'étendre. Les quartiers neufs parlent d'eux mêmes: ils s'appellent La Touraine, Plaisance, Bellevue, Anciens Combattants et Familles Nombreuses...Ils ont vue sur la campagne, et, oubliant ce qu'ils ont eux-mêmes détruit, pensent que leur belvédère durera toujours. Plaisance est le plus chic d'entre eux. Il s'étend vers Fès, et regarde le Zerhoun; les jardins y sont vastes, les maisons sentent la bonne cachette, le désir de charmille, le petit coin heureux où finir ses jours...Un café s’y est même installé: Aux Tonnelles. Il n'y a pas le téléphone, mais il suffit d'appeler la cabine de Plaisance, et le préposé, quittant son modeste bureau grillage, ira porter le message au patron.

La ville compte alors une petite trentaine de médecins privés. La plupart portent des noms français: Belot, Boutin, Chevassus, Cornette de Saint-Cyr, de Longueval, Eyssauthier, Fruchon, Guidon, Jouanneau, Jugnet, Leguay, Macabiau, Magnol, Morillot, Motte, Pambet, Ponsan, Poublan, Poulain, Verdier, Vincent...L'annuaire médical de Meknès ressemble à l'appel du matin dans une école primaire. On remarque aussi un nom d'origine polonaise, Krizosky, deux d'origine italienne ou corse, Guglielmi et Micaelli; deux d'origine juive, Haloua et Elalouf; enfin, un seul d'origine musulmane, Kiouche. Tous ces praticiens, à l'exception du Polonais et du musulman, exercent en ville nouvelle. Certains seront des gloires locales, tel que le docteur Alfred Cornette de Saint-Cyr qui, presque jusqu'à la fin de sa vie, opèrera dans sa clinique du 20, esplanade du docteur-Guiguet. La clinique Cornette, dont le nom est resté en usage, était un peu l' Hopital américain de Meknès. Sa présence rassurait les maladies aisées. Et ce nom magique, en effet, continue d'évoquer quelque bénéfique cornette blanche d'infirmière religieuse, à l'ombre de laquelle on est sûr d'être bien soigné".

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Message  Ghislaine Jousse-Veale le Mer 9 Juil - 20:43

LES SOUKS
Que reste-il, dans le labyrinthe des venelles, des anciens souks de Meknès. Beaucoup et peu à la fois. Beaucoup, car les ruelles sont pleines de ces commerces lilliputiens qui proposent au chaland la subtilité d’une broderie, la couleur d’une lanterne, la souplesse d’un cuir. Il y a même encore quelques-uns de ces damasquineurs, qui faisaient jadis la gloire de la cité; assis devant leurs gros oiseaux de fer poli, ils ont depuis longtemps oublié Seville. L’antique kissaria, qui tire son nom de César, existe même encore, avec ses coupons de tissus pour toutes les bourses, ses caftans pendus comme des appeaux de fêtes, ses babouches brodées. Oui, rien de tout cela n’a disparu et quelques centaines de commerçants cherchent encore leur vie dans la grande ombre des mosquées communautaires. Mais si l’on compare la situation présente à la luxuriance d’un passé encore proche, quelle décadence du commerce et de l’artisanat traditionnels! Meknès, en effet, n’a pas comme Marrakech la ressource d’un tourisme qui assure à ses produits la certitude d’un débouché, fut-il modeste. Les souks de Meknès, et c’est d’ailleurs ce qui fait leur parfaite authencité, sont des marchés utiles: les épices qui s’y vendent assaisonneront des ragoûts et ne serviront pas à constituer d’improbables « souvenirs».

Si animés qu’ils puissent encore paraître, ces souks n’ont plus ainsi qu’un lointain rapport avec ce qu’ils étaient lorsque tout le commerce de la ville devait passer par leur tamis. La liste des anciens souks, à l’interieur desquels les commerçants étaient regroupés par activité sous la responsabilité d’un M’hetteb, est en effet impressionnante. A leur évocation, c’est tout un Moyen Age de corporations qui redresse ses bannières. Il y avait le souk des babouches et des souliers (Es Sabat), la Kissaria el Harir où se négociaient les soieries, les souk des parfums (El Attarine), celui où l’on pouvait acheter les seaux en bois qu’on utilise au hammam (El Kebbabine), les souks où l’on vendait du blé (Ezraa), de la farine (Edakaka), des fèves (El Kechacha), des pois chiches (El Hmamsiya), de la vannerie (Es Sellaline), de la menuiserie (El Nejjarine), de la ferronerie (El Haddadine), de la tôlerie (El Kzadriya), de l’armurerie (Dar Sneh)...A cela s’ajoutaient les joutiya, où l’on peut toujours vendre à la criée vieux vêtements et tapis anciens, ainsi que ces véritables infirmeries pour objets blessés où travaillaient les modestes réparateurs de vieilleries en tous genres (El Bradiya et El Kherraza)...

Cette marqueterie de métiers existe encore, certes, et quelque chose subsiste de l’ancienne distribution corporative. Bijoutiers, babouchiers et marchands de tissus font toujours bon ménage; et nul dinandier ne s’aviserait d’aller installer son martèlement dans le voisinage des élégances. Mais, dans l’ensemble, les quartiers se sont resserrés, pour constituer, rayonnant autour de la Grande Mosquée, un espace traditionnel unique. On commence d’ailleurs à dire le souk et non les souks, prenant acte de l’évolution. Dans cet espace, dont la confusion des ruelles augmente heureusement la taille réelle, les Meknassis croisent peu de touristes, si ce n’est par paquets et pour peu de temps. Ce marché est en realité celui des habitants; ils s’y rendent encore en vêtements traditionnels, même si, pour les hommes, le jean et la casquette à visière gagnent chaque jour du terrain. Les femmes portant la djellaba, mais non nécessairement le voile, y sont fort nombreuses à regarder ce qui les regarde: bijoux, vêtements et cosmétiques... En fin d’après-midi, elles s’y promènent par deux, parfois seules, faisant crisser sous l’ongle le lamé d’une étoffe, portant à leur nez, d’un geste vif et sûr, la prise de henné qui leur dira si l’herboriste vend bien ce qu’il promet. On dit à Meknès que les femmes aiment particulièrement la couleur mauve, et que le jaune et le rouge, liés à certains génies, sont des couleurs menaçantes protégeant celles qui les portent. Une femme mauve en promenade suivrait ainsi son goût, tandis que les jaunes et les rouges se garantiraient des indiscrétions inhérentes à toutes déambulation au coude à coude... Les dictons disent, et la sociologie vérifie, c’est dans l’ordre des choses. Mais nul sociologue, à notre connaissance n’a encore fait, dans le vieux Meknès, le savant décompte des couleurs en promenade: l’avantage reste à la légende.

Au Maroc, la gentillesse des commerçants est presque légendaire. Les légendes, on le sait, deviennent vraies à force d’être racontées; et il ne fait guère de doute que celle-ci a servi de guide à bien des comportements. A Meknès, la civilité prend une forme sérieuse, dans laquelle la jactance et la caresse marchande n’ont presque pas de part. La politesse consiste à traiter l’étranger comme s’il ne l’était pas: exercice difficile où ne peuvent exceller que ceux qui possèdent l’art profond de se taire. Un bonjour dit de loin, un regard qui montre, modestement, qu’il reconnaît un visage, et c’est parfois tout; mais on se sait considéré, et, peu à peu, on devient l’obligé de cette delicatesse sans ostentation. C’est le moment où on achète. Dès lors, l’amitié, cette amitié des rues qui se nourrit de rien, se trouvera scellée et trompera souvent l’intelligence méfiante de ceux qui aiment à voir, au travers des amabilités qu’ils recoivent sans les rendre, la trame de l’intérêt mercantile. On pourra bien rester des années sans se revoir, cette amitié-là, pure et presque sans objet, reverdira aux premières retrouvailles. Que dire de pire, qui ne sombre pas dans la niaiserie ou dans l’erreur? Peu de chose en vérité, si ce n’est en appeler à l’expérience.

La nuit tombe vite dans les ruelles couvertes. Les ampoules y courent un moment en guirlandes naïves, tandis que les derniers chalands deviennent des ombres couleur de cendre pressant le pas. L’appel à la prière du soir, jailli de tout près, étend sa mélancolie sur les commerces, toujours graves à l’heure des comptes. Tous ne prient pas, mais tous entendent le rappel à l’ordre du destin. Chacun, dans le secret de son cœur, sait le peu qu’il a gagné aujourd’hui et ce qu’il lui faudra espérer demain. Bientôt, on cadenassera le téléphone; on rentrera les caftans et les blousons qui pendent; et, d’un geste rendu sûr par la manœuvre de toute une vie, on accrochera sur la boutique les volets de bois qui la ferment pour la nuit. Les commerçants, comme des oiseaux qu’un même bruit fait s’envoler, partiront tous ensemble. En un instant, les souks seront déserts. C’est le moment où l’on voit, dans les quartiers où se vendent les choses délicates, que quelques volets sont encore ornés d’entrelacs et de fleurs, jaunes, rouges et verts. Meknès est bien une ville faite pour la paix du sommeil: c’est quand elles sont fermées que les paupières de ses boutiques sont les plus belles.
COUTURIERS DE PLEIN AIR
LA MEDINA DEMEURE LE PREMIER ATELIER DE LA VILLE

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Message  Ghislaine Jousse-Veale le Jeu 10 Juil - 16:30

Meknès-Médina
La médina de Meknès a une forme très reconnaissable, que le temps n’a pas altérée. Vue de loin, c’est une cité allongée sur un plateau qui se découpe sur le ciel. L’impression est douce et pleine à la fois: ni trop petite, ni trop grande. Meknès ressemble à un paquebot voguant lentement dans l’azur. Les cartes les plus anciennes comme les photographies d’aujourd’hui témoignent de la permanence de cette horizontalité rassurante. Les remparts ocre, qui, de loin, n’offrent aucune brèche visible, cernent la gouache blanche, jaune et verte des maisons et des minarets d’un poudroiement d’or. Découverte par le nord après la poussière de la plaine asséchée par l’été, la ville produit un effet d’oasis. Elle est, ce que peu de villes sont encore, une idée de ville à l’état pur, une sorte de maquette géante posée à contre ciel. Il est rare que le voyageur qui aborde Meknès par la route du nord n’éprouve pas le besoin de faire une courte halte pour regarder de loin cette promesse de civilisation. De plus près, quand on vient de Rabat par exemple, c’est le surgissement des remparts qui l’emporte. On a quitté, il y a quelques heures, une ville coquette fleurant bon l’urbanisme ensolleillé des années 1930, et , brusquement, à un tournant de la route, on débouche sur la haute porte de l’ Histoire. La plongée dans le temps saisit comme une plongée dans l’eau froide.

Au Maroc, toutes les villes ont leur couleur. Meknès-Médina est couleur de glace fondue, comme si, lentement, les cubes de ses maisons blanchies s’étaient mis à dégeler. Le ciel peut bien être d’un bleu pur, le soleil faire rougeoyer les remparts, ce sentiment de blanc fragile demeure en toutes saisons et presque en toute circonstance. La ville a pris la teinte d’une brume qui tombe. Sur l’autre versant de la vallée, l’hotel Transatlantique, du haut de son luxe patiné, est le mirador de ce scintillement mélancolique.

La réputation de la ville procède ainsi de cette douceur. A l’inverse de Fès, pleine de plis et de replis inquiétants, Meknès, sagement souriante, ne fait pas peur. Souvent, on dit d’elle qu’elle est paisible, tranquille, réfléchie...Ces adjectifs, qui devraient louer, dissimulent un peu de condescendance. Sous ces compliments sérieux, on lit sans peine: lente, assoupie, peu active. Meknès « la bien brave ». Une telle réputation ne date pas d’aujourd’hui. Dans La Rivière aux grenades, Michel Jobert, racontant l’histoire d’un artilleur français longeant Meknès pour se rendre à Fès en 1877, décrit, autant avec ses sentiments de natif de la ville qu’avec ses yeux, une cité immobile et un peu triste. « Derrière le décor sec et théâtral, écrit-il, peut-être vingt mille habitants s’entassent dans ces cubes étagés contre les mosquées. Ce n’est qu’une bourgade, malgré l’air de grandeur et de triste abandon qu’affichent la double enceinte, les portes fermées sur leur enjolivures de mosaïques, les champs pris entre les murs et livrés au jaune léger d’exubérantes ravenelles. Peu de mouvements alentour, sinon quelques très vieilles femmes remontant péniblement du ravin broussailleux, le dos chargé de branches et de feuilles d’aloès sèches, proies misérables du temps dont personne ne veut plus ». Une vieille femme portant des fagots dans un vallon désert, belle allégorie pour les armes de Meknès!

On pourrait penser que cette vision d’une ville souriant doucement dans son sommeil est celle d’étrangers cédant aux facilités de l’orientalisme. Il n’en est rien. Pour bien des marocains d’aujourd’hui, Meknès reste une belle endormie, une ville qui mesure ses efforts, non parce qu’elle n’a plus le cœur à se battre et que, dans l’experience de l’immobilité, elle a pris goût aux délices de l’ombre et de l’inanité. Le journal d’obédience communiste Al Bayane qui jouit de la réputation d’être le quotidien marocain de langue française le mieux écrit, part ainsi de cette réputation dans le supplément récent qu’il a consacré à Meknès.

Meknès, un joyau oublié; Meknès, le phénix qui renaît de ses cendres; Meknès, qui bouge enfin, peut-être pas assez, mais qui bouge quand même, ces phrases et ces titres parlent d’eux-mêmes. Ils montrent à l’évidence que la vieille renommée d’indolence, de richesse finalement plus grande qu’on ne le croit et de patrimoine à redécouvrir a la vie dure. La ville doit s’accommoder de ces visions à distance, et le fait de bonne grâce. « La réputation d’un homme, écrivait Jules Renard, joue pour ou contre lui plus vite que lui-même. »

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Message  Ghislaine Jousse-Veale le Jeu 10 Juil - 16:35

Les deux marchands
Ils s’étaient retirés dans le coin le plus obscur du magasin, l’un demandant qu’on éteignit la lumière, qui lui faisait mal aux yeux, l’autre s’empressant de faire le noir.

De loin, on ne voyait plus que deux capuchons neigeux, affectueusement tournés l’un vers l’autre. Aux plis des djellabas blanches du vendredi, les ombres s’emplissaient de bleu.

Alors commença un long échange de questions et de réponses polies. Ils voulaient, l’un et l’autre, absolument savoir si tout allait bien à la maison, si la santé était bonne, si les affaires marchaient à leur convenance ; et, à chaque réponse, ils rendaient grâce à Dieu d’un Hamdullilah sonore et dévot. Puis, un peu de silence immobilisa les masses blanches. Du temps passa. Aucun des deux marchands ne voulait aborder le premier l’ affaire pour laquelle ils avaient voulu se voir. Soudain, l’un se pencha doucement sur l’oreille de l’autre et, négligemment, y laissa tomber une proposition. Il y eut un peu de remuement dans les capuchons. La ! répondit tout sourire celui qui n’avait pas parlé. Non, vraiment, la somme était insuffisante. Un peu de silence encore. Puis, le second capuchon revint vers le premier et, comme en confidence, glissa une contre-propostion. Le chiffre sembla beaucoup amuser le premier capuchon, qui, à son tour, fit entendre son La !

Ce petit jeu dura une bonne-demi-heure, avec des grâces, des sourires. Des rejets en arrière, de longues suspensions de parole entrecoupées de jeux de scène charmants ou chacun voulait relever le coussin de l’autre pour qu’il fût plus à son aise. Mais, régulièrement, au milieu de ces douceurs, revenait le La ! sec et obstiné qui empêchait le marché de se conclure.

Alors, quand tout fut bien figé, on ralluma la lumière, et les deux marchands, se tenant toujours étroitement par la main, firent quelques pas jusqu'à la porte du magasin. A cet instant, comme pris d’un doute, ils se demandèrent encore des nouvelles, en rafales, si collés l’un à l’ autre, se posant des questions si semblables et se faisant des réponses si pareilles, qu’on avait l’impression qu’un même homme parlait avec deux bouches.

Les visages restèrent radieux jusqu’aux dernières bénédictions. Puis la masse blanche se déchira d’un coup et chaque marchand rentra chez lui. Ils se quittaient fort mécontents l’un de l’autre."

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Message  Ghislaine Jousse-Veale le Jeu 10 Juil - 22:21

‘Joute quèque chose
Les coopérants de Meknès l’appelaient le Berbère d’Azrou. Et Berbère, il l’était en effet de la tête aux pieds, sans hésitation possible. Grand, puissant de carrure, il avait une face large et sombre, avec quelque chose de brutal dans le regard qui faisait de lui un négotiateur redoutable.

Le Berbère d’Azrou occupait un modeste emploi de concierge dans une école de la ville; mais en réalité, son vrai métier était la brocante. Il avait commencé dans les années 1970 avec les professeurs français, qui, en ce temps là, s’installaient et repartaient en grand nombre. Aussitôt qu’il apprenait un départ, il arrivait à Meknès avec sa camionnette et proposait de tout racheter. Tout? Oui, tout ce que la maison contenait et qu’on ne voulait pas emporter: le réfrigérateur, la gazinière, les petits meubles en bambou, les bibérons des enfants qui avaient grandi, des banquettes, de la vaisselle, des vêtements...La grande force du Berbère était de proposer un marché global: on se mettait d’accord sur un prix et, en une seule fois, on était soulagé du souci de la vente.

En arrivant dans une maison, il voulait tout voir, et affectait de tout vouloir acheter. En réalité, il savait très exactement ce dont il avait besoin, et qui était d’ailleurs promis d’avance à ses clients du bled. Mais il aurait fallu être bien malin pour deviner ce qui l’interessait vraiment, en dehors des grosses pièces « nobles » et faciles à placer qu’étaient toujours le frigo, la télé et le magnétoscope.

Quand il avait tout bien soupesé, le Berbère tirait un méchant calepin de sa djellaba et, avec un crayon noir, additionnait des chiffres. Il en résultait une somme qu’il vous montrait directement sur le papier, avec la même solennité que si le ciel en avait fait lui-même le calcul. Naturellement, c’était toujours un peu juste, mais, à vrai dire, pas trop. Là était sa plus grande habilité: connaitre avec une extraordinaire précision le prix des choses. On lui demandait de reconsidérer son offre, et il consentait une hausse infime après un long silence réprobateur. Mais, aussitôt, il regardait dans la pièce des choses qui n’étaient pas à vendre - et parmi lesquelles devait se trouver un objet qu’il convoitait. « ‘Joute quèque chose! » demandait-il alors de l’air de quelqu’un à qui l’ont vient de forcer la main. Et le marché n’était vraiment conclu que lorsqu’on avait ‘jouté une chose, puis une autre, puis encore une, jusqu’à ce qu’enfin les deux plateaux de la balance parussent équilibres au Berbère d’Azrou. Suivant les sommes en discussion, cela pouvait aller d’une sorbetière à un coquetier. Mais tant qu’il n’était pas vraiment satisfait il répétait son «‘Joute quèque chose!», sans autre argument, comme une scie. Cela finissait pas un jeu: on ajoutait des choses de plus en plus petites, de plus en plus dérisoires, de vieux calendriers, des cahiers de brouillon usagés, des journaux, une boite de bonbons vide... Qu’en ferait-il lorsqu’il serait remonté là-haut à Azrou? C’était son affaire, mais l’on pouvait être certain que rien ne serait perdu, pas même les feuilles de brouillons qui, devant les cinémas, serviraient de cornets aux marchands de pépites grillées.

Puis, tout allait très vite. Le Berbère d’Azrou remplissait sa camionnette, versait un gros acompte pour le reste (de peur que le vendeur ne se laisse tenter par une meilleure offre), et filait vers sa montagne. Le jour dit, il revenait sans faute prendre livraison du reste, et c’était fini.

Billets en poche, on regardait partir ses affaires vers d’autres propriétaires, et, content d’un accord à l’ancienne qu’on n’avait guère de chance de revivre de l’autre côté de la mer, on quittait le Maroc en ayant de soi et des Berbères la meilleure opinion du
monde.

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Message  Ghislaine Jousse-Veale le Ven 11 Juil - 2:39

LA VIGNE ET LE VIN (1ere partie)

La vigne est chez elle à Meknès. Au sud, au nord, à l’est, à l’ouest, le vignoble s’éend partout. C’est le plus grand et le plus renommé du Maroc. Vous êtes de Meknès? C’est le pays du vin, entend-on parfois. De fait, la viticulture meknassie est riche d’une très longue histoire, que l’on pourrait retracer en quatre petits tableaux.

Il y a d’abord la période antique, qui lui donne ses lettres de noblesse et dont aucun vigneron avisé d’aujourd’hui ne neglige de se réclamer. Chacun se sent, dans les celliers de la région, descendant de Romain par la grappe. La culture de la vigne et la production du vin remontent en effet, de source attestée, à l’occupation romaine, comme en temoignent joyeusement l’éphèbe verseur, le buste de silène ou la mosaïque de Bacchus retrouvés à Volubilis. Mais comment ne pas penser que la cité carthaginoise, qui précéda la municipe, ne faisait aussi son vin, tant la vigne vient bien sur les coteaux du Zerhoun exposés au midi et au couchant? De ces vins de jadis, nous ne pouvons savoir que ce qu’en suggère la litterature antique. Imaginables à souhait, objets de rêverie et d’érudition, ils sont, dans leurs amphores de songe, les livres saints de la bouteille.

La deuxième période n’est pas éteinte; c’est celle de l’islam. Le vin et la religion entrent alors dans une relation, assez complexe en vérité, de haine et de désir, relation que l’occident caricature souvent et que l’on ne peut vraiment comprendre sans revenir à la lettre du Coran. Mentionné à plusieurs reprises dans le Livre, le vin y est en effet présenté tour à tour comme une « abomination » et comme une récompense. La seconde sourate fait explicitement de sa consommation « un grand pêché », et la cinquième voit en lui « une oeuvre du démon ». Voila pour l’interdit; il porte, comme on le constate, sur la vie terrestre, il désigne le vin des flacons, celui, lit-on encore, qui comporte bien un avantage, mais dont le pêché qui s’y trouve est plus grand que son utilité. Toutefois, à cette condamnation, s’ajoutent deux autres références capitales qui expliquent que, dans l’imaginaire musulman, le vin abominable est, non comme le porc, un objet de répulsion, mais aussi un breuvage éminemment désirable. La sourate 47, portant le nom du Prophète, ne place-t-elle pas ainsi dans la description du Jardin promis au élus « des fleuves de vin, délices pour ceux qui en boivent » ? La sourate 83, quant à elle, se fait encore plus précise en assurant que l’illicite deviendra licite et en suggérant, sinon la forme de la bouteille, tout au moins celle de son col: « On leur donnera a boire, dit-elle des purs qui vivront dans les délices du paradis, un vin rare, cacheté par un cachet de musc ».

Produire du vin, en voire, mais aussi se priver d’en boire ne seront donc jamais des choses très simples en pays musulman. Il est d’ailleurs à noter que la prohibition du vin n’entraîna pas celle de la vigne et que le raisin de table entre sans difficulté dans les maisons les plus pieuses. Le massif du Zerhoun, avec une bonne dizaine de cépages spécifiques, jouit en la matière de la meilleure réputation. Ajoutons cependant que, même sous cette forme, la grappe reste potentiellement dangereuse, ainsi que le suggère la tradition qui fit mourir le roi Idriss II étouffé par un grain de raisin.

En outre, la présence au Maroc d’importantes communautés juives permit d’y maintenir une petite production d’alcool et de vin, en principe rigoureusement limitée aux besoins du mellah. La encore, on sait fort peu de choses sur ce que devait être réellement le vin des juifs marocains. Les rares témoignages, comme souvent, divergent et semblent davantage décrire des sentiments ou des idées que des saveurs. Ainsi, les frères Tharaud insistent-ils sur la violence sans bouquet des « vins epais et noirs » qu’ils burent dans le ghetto de Fès. Mais était-ce le vin des familles, le vin des fêtes religieuses, dont ils eurent connaissance? N’était-ce pas plutôt le gros vin migraineux, fortement alcoolisé par l’ajout de liqueur de figue et brutalement pourvoyeur d’ivresse que les commerçants israélites vendaient aux musulmans dans leurs débits clandestins? Le témoignage de Pierre Loti tendrait à le faire penser, puisque’il eut l’heur de savourer, dans la belle maison juive des Benchimol de Meknès ou il reçut la plus chaleureuse des hospitalités, « deux ou trois qualités de vieux petits vins roses tout à fait bons » et récoltés sur les coteaux alentour.

Enfin, pour clore cette seconde époque de l’histoire du vin à « Mequinez » rappelons qu’au XVII iéme siècle les captifs chrétiens avaient reçu du sultan Moulay Rachid, frère et prédécesseur de Moulay Ismail, l’autorisation de boire du vin et d’installer des chaudières à eau-de-vie dans leurs camps. Le souverain, dont une chronique irrévérencieuse rapporte qu’il s’est fracassé le crâne contre une branche d’oranger en caracolant après d’excessives libations, escomptait ainsi améliorer l’ardeur au travail et le rendement de ses esclaves. A suivre.
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Message  Ghislaine Jousse-Veale le Ven 11 Juil - 2:45

LA VIGNE ET LE VIN (suite)
Le troisième tableau commence avec l'arrivée des Français. La viticulture meknassie entre alors dans l'ère industrielle. En 1914, soit deux ans après l'instauration du Protectorat, les colons, ayant en tête le modèle oranais, cultivent déjà
soixante-dix hectares de vignes autour de Meknès. Ce n'était qu'un début. En 1946, en dépit de la progression du phylloxera, la surface plantée atteindra sept mille deux cents hectares, principalement situés dans la zone des Aït Souala et sur le sol des Beni M'Tir. Quelques noms émergent, tels celui de Pagnon, dont le vin de Toulal est resté dans les mémoires, ou celui de Canitrot, dont le domaine n'a toujours pas été débaptisé. Mais, à côté de ces viticulteurs d'importance, bien des vignerons plus modestes tentaient leur chance, dans l'espérance de renouveler la réussite algérienne. La Coopérative Vinicole de Meknès réunissait ainsi, après la guerre, cent trente et un coopérateurs exploitant une superficie de mille quatre cents hectares. Sa rivale directe était la Coopérative des Aït Souala qui, pour une surface égale, restait entre les mains d'un petit nombre de propriétaires. Les vins élevés à Meknès - chaque coopérative pouvait loger cent mille hectolitres environ - étaient à la fois destinés à la consommation intérieure et à l'exportation vers la France. Faut-il rappeler qu'en dépit de quelques réussites particulières, la première moitié du XXième siècle fut trop souvent, au Maroc, en Algérie et en Languedoc, le temps du « pinard». Les vins de Meknès, à haute teneur en sucre et en alcool, n' échappèrent que rarement à cette orientation générale. Bus sur place, ils pouvaient plaire par leur chaleur, mais décevaient le connaisseur par leur absence de longueur et la pauvreté de leur bouquet; exportés, ils servaient le plus souvent de « vins médecins », c'est-à-dire de vins de coupage destinés à revigorer les crus anémiques des régions sans soleil.
Après l' Indépendance et l'effondrement de la consommation intérieure, la production diminuera par paliers. La concurrence de l'Algérie, dont la production massive entrait en France de plein droit, mit la viticulture marocaine en péril. En 1972, la nationalisation des terres agricoles détenues par des étrangers donna le coup de grâce aux vignerons français, dont le départ, définitif, favorisa la constitution des domaines latifundiaires que l'on voit aujourd'hui.

La dernière période inscrit le vignoble de Meknès, dont la superficie couvre aujourd'hui quatre mille hectares, dans un projet de type mondialiste. Le marché intérieur, en diminution constante, n'offre plus en effet de débouchés suffisants, ce qui implique de privilégier l'exportation. Mais celle-ci, à son tour, n'aura d'avenir que si l'image des vins du Maroc peut être modifiée. Une mutation profonde, accélérée depuis une bonne dizaine d'années, est en cours,qui, a bien des égards, appelle celle que le Languedoc a tentée et réussie dans les années 1980. Il s'agit, en mettant en œuvre les moyens de la viticulture scientifique, d'élever des vins de qualité. Les méthodes sont, en fait, les mêmes partout: sélection de cépages riches en bouquet et adaptés au terroir, réduction du rendement à l' hectare, soin apporté à la vendange, contrôle de tous les stades de la vinification par des œnologues exigeants. Un tel travail, qui ne produit de résultat qu'à long terme, doit en outre s'accompagner d'un intense effort de promotion. En la matière, les modèles auxquels la viticulture meknassie recourt restent manifestement français. Dans les caves des Celliers de Meknès par exemple, les bouteilles sont celles du Bordelais, les bois des barriques viennent des forêts de l' Allier et de Tronçais, les étiquettes, rédigées en langue française, s'inscrivent dans une ligne classique. En 1998, parchevant ce dispositif d'affiliation aux vins de France, une Appellation d'Origine Contrôlée, la première au Maroc, fut créée sous le nom de Coteaux de l'Atlas. Cette AOC rouge, issue d'un encépagement en Cabernet Sauvignon et en Merlot Syrah, complétait deux Appellations d' Origine Garantie, le Beni M'Tir et le Guerouane. On notera également qu'à de rares exceptions près, tels l'Alicante, le Tempranillo ou l' Ugni, les cépages de la viticulture de Meknès restent français: dans la plaine du Saïss, Grenache, Carignan, Cinsault, Clairette, Chardonnay, Cabernet Sauvignon, Merlot et Syrah font ainsi la même ronde que dans les Côtes du Rhone ou dans le Languedoc-Roussillon.

Quel sera l'avenir de ce vignoble? Pour la conquête du marché international, la bataille de la réputation sera décisive. Si elle est gagnée, le vin de Meknès, au-delà de ses saveurs et de ses arômes réels, enrichira son bouquet de ces molécules impondérables, mais essentielles, qui donnent au buveur de « bon vin » une haute idée de son propre goût. On ne boit pas, on se boit, aurait dit Pellaprat, grand cuisinier du premier vingtième siècle; parole profonde, car le vin, qui s'élabore dans le chais, ne parvient vraiment à maturité que dans l'imaginaire. En revanche, si cette bataille était perdue et que continuait de roder, autour des bouteilles embellies et choyées, le fantôme du vin sans qualité, il ne lui restait plus, pour trouver sa place dans les grandes surfaces du monde, qu'à miser sur le prix attrayant, et en tout cas concurrentiel par rapport aux crus français, que permet la faible rémunération du travail. Le vignoble est donc à la croisée des chemins: d'un côté, la production à bas prix d'un bon vin illusoire; de l'autre, la qualité réelle et ses plus-values multiples, y compris en matière d'emplois qualifiés et de salaires décents. Cela fait au moins deux raisons pour lui souhaiter bonne chance.
La cave des Canitrot a l'epoque

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Re: La Médiathèque

Message  Ghislaine Jousse-Veale le Ven 11 Juil - 2:49

La maîtresse


Elle ne parlait pas plus de son métier que les gens qui aiment ne parlent de l'amour, G*** était l'une de ces enseignantes nées qui vous mènent une classe avec la sureté d'une mère retournant son bébé pour le langer. Son autorité était aimante et naturelle, et, d'instinct, savait trouver le mot juste pour expliquer, pour faire sourire ou pour mettre en garde. Bref, ses «petits» l'écoutaient.

Comment faisait-elle? Elle ne se l'était jamais demandé, se contentant d'appliquer quelques solides principes d'hygiène morale: préparer sa leçon, être à l'heure, ne pas marquer de préférence entre les élèves, décerner la bonne note avec mesure, administrer la mauvaise comme une nécessité. Et puis écouter, écouter sérieusement, poser sur les enfants ce regard qui regarde et qui les dédommage de la pesante servitude d'être en classe. Elle enseignait, on le voit, de tradition, comme un moine fait de la liqueur, comme un jardinier taille ses rosiers. Indifférente aux pédagogies qui passaient sans fleurir, sourde aux réformes qui enfiévraient les carrières, aveugle aux circulaires qui, un beau matin, interdisaient ce qui, la veille, était obligatoire, G*** se contentait d'avoir l'oreille juste. Sa classe était son instrument, et elle en jouait avec bonheur.

Ses élèves marocains l'adoraient, mais sans démonstration particulière, juste avec des cadeaux de silence, des déclarations de regards, une grande attention. Mina, Mustapha, Fatima, Ali, Ishem, Brahim, Khadija et les autres ne quittaient pas des yeux la petite silhouette vive et ronde qui savait si bien conjuguer les verbes difficiles et dont le bras potelé, tendu pour écrire, ne parvenait guère qu' à la moitié du tableau noir.

Un certain conformisme voudrait qu'une telle enseignante fût vieille fille. Or G*** était jeune, épouse heureuse, mère comblée de deux enfants bien à elle. Le bonheur de sa classe n'était donc pas le rattrapage d'une vie ratée? Que non, et bien au contraire! Mais il est vrai qu'il y a aussi des gens croyants de bonne foi que l'amour des bêtes est la consolation de ceux qui n'ont pas d'enfants...

Un jour, G*** tomba malade. Il fallut l'opérer. Sa classe vint la voir à la clinique. Ce fut un défilé de tendresse: grands yeux noirs humides, petites mains sortant l'orange de sous la djellaba, et, peut-être plus émouvant que tout, un dessin, bien malhabile, qui la représentait terrassée derrière les barreaux de son lit d'hôpital, avec cette légende qui disait tout: « Maîtresse, je suis inquiet pour vous. » C'était signé Mohamed.

Quand on pense aux coopérants, à leurs petits travers, à leur grande soif de vacances, à leur progressisme douillet, il ne faudrait pas oublier les «maîtresses». Dix ans, quinze ans, vingt ans après, leurs élèves, souvent repris par les duretés de la vie, s'en souviennent et savent exactement ce qu'ils leur doivent.

SON DERNIER EXAMEN


Elle s’appelait Fouzia A*** et achevait sa licence de Littérature française à la Faculté de Lettre de Meknès. Elle avait passé là quatre belles années, joyeuses, studieuses et libres, en compagnie de Madame Bovary, de Manon Lescaut, de Madame de Rénal, de Gervaise, du Père Goriot et de Bardamu. Le vie des livres et sa vie à elle ne coïncidaient pas vraiment, mais peu lui importait. Fouzia aimait la langue française et ses créatures. La lecture, les cours, la « vie de pantalon » à la Fac étaient pour elle et ses amies la petite lucarne ouverte sur l’infini dont parle Baudelaire. Fouzia, avec son visage large et puissant, son regard d’une énergie presque effrontée, son grand rire charnu, ressemblait un peu à l’actrice Simone Signoret. Oui, c’était une Signoret berbère, un gros brin de fille forte, pleine d’ardeur et de courage. En classe, il fallait parfois « la tenir ». Mais, quand elle était contente, quand l’audace de Mathilde de La Mole se haussait au diapason de la sienne, quand Manon dénouait, toute fière, la chevelure de Des Grieux pour humilier le vieux G***M*** qui croyait que son argent le ferait préférer à un jeune amant, alors Fouzia était aux anges. Assise derrière sa table d’étudiante, elle saluait chaque phrase d’un grand mouvement de tête, avec la conviction pénétrée d’un cheval qui encense. En outre ce grand coeur n’était pas bète ; et apprenait tout ce qu’il voulait, pour peu que, dans la science, il y eût aussi à sentir.

La licence, au Maroc, se prépare en quatre ans, et s’achève par la rédaction d’un mémoire de recherche. Fouzia y mit toute son ardeur. On la pensait sensible, ardente, mais un peu boulotte d’âme; or, on découvrit en elle la fibre, rare, d’un véritable chercheur. Sa soutenance, en effet, ne fut point seulement sympathique, elle fut une révélation: l’occasion de déployer en grand une merveilleuse roue d’intelligence, toute ocellée de finesse et de réserve, constellée d’hypothèses aussi hardiment plantées dans le vide que les étoiles dans le ciel. Fouzia, ce matin-là, rayonnait.
« Qu’allez-vous faire maintenant? », demanda un examinateur. Alors Fouzia A*** changea de visage. Ce qu’elle allait faire? Elle se mit à manquer d’air, les narines pincées, la bouche entrouverte. Et puis, d’un seul coup, ce furent de grosses larmes d’enfant, de très grosses larmes de grosse fille submergée par un gros chagrin. Une inondation de tristesse. Les pleurs, dans un examen, arrachent brutalement les vêtements du rituel; tout devient vrai. Gare à la grimace des fausses compassions! Il faut se taire et écouter sous peine de grande laideur.

L’histoire de Fouzia etait banale, mais très inattendue. Sa famille ne voulait plus entendre parler d’études. Le doctorat, envisagé en secret comme une ultime et définitive métamorphose, se dérobait à tout jamais. Elle n’irait pas rejoindre ses héros, et la part d’elle-même à laquelle elle tenait le plus deviendrait un fruit sec. Les siens la réclamaient, pour un mariage sans doute, pour une famille, pour « la vie », comme l’on dit partout, sans avoir rien compris à leur fille. « C’est votre père?», hasarda-t-on. Alors, la tête puissante se releva d’un brusque mouvement d’encolure. En un instant, les larmes etincelèrent:« Non, c’est ma mère!» Et il y avait tant de haine dans ces quelques mots, qu’on devinait derrière tout un roman de souffrance, de méchanceté, une épouvantable jalousie de mère à fille. Fouzia essuya ses larmes, remercia le jury en souriant crânement, et referma la porte sur la vie que, depuis quatre ans, elle avait passionnément rêvée en silence.

FIN
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Re: La Médiathèque

Message  andreo jean josé le Ven 11 Juil - 17:23

Xavier,Ghislaine!!


Merci.très bonne initiative.et le extrait de ce sublime roman qu'on lit pas on l'avale..et puis surtout ce sont des faits que nous avons vécu..c'est une bonne piqûre de rappel...
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Re: La Médiathèque

Message  sandeaux le Sam 12 Juil - 2:44

Excellente initiative de la part de Xavier et bravo a Ghis, je reviendrai sur ce qui a ete dit au sujet des cinemas. Que la force soit avec vous.
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Re: La Médiathèque

Message  Grostefan Alain le Mer 16 Juil - 16:16

XAVIER-Le-CREATEUR-DE-RUBRIQUES
Bravo XAVIER pour cette initiative. Je me lance, mais pas en longueur.
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Des diaporamas.

Message  CONRAD-BRUAT Xavier le Mer 16 Juil - 16:25

cheers & [Vous devez être inscrit et connecté pour voir ce lien] Merci à vous.

Après cette entrée en matière tonitruante et avant de passer à autre chose, encore un ptit tour dans la ville impériale où je prie Dieu, YHWH, Allah, Boudha et autres copains Theos pour que les auteurs du PPS ci-après ne nous réclament pas des droits d'auteur...
 Very Happy 

Le PPS qui suit a été élaboré par Gabriela et Simoi, qui sont nos amis Gabrielle Ruiz-Santos et François Mani. Je n'oublie pas de les remercier. Dommage que je n'ai pas trouvé sur le web un exemplaire avec le son (chanson de ?).
(cliquer sur les petites flèches en bas à droite pour mettre en grand écran)

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Dernière édition par CONRAD-BRUAT Xavier le Mer 16 Juil - 19:57, édité 1 fois
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Re: La Médiathèque

Message  Grostefan Alain le Mer 16 Juil - 16:39

[Vous devez être inscrit et connecté pour voir ce lien]
Théophile Jean Delaye est cartographe (1896 - 1970). C'est lui qui a cartographié le Haut Atlas. Par ailleurs c'est un orientaliste de grand talent. Je posterai certaines de ses oeuvres dans la rubrique adéquate.


Voici ce que conte à son sujet Aurélia Dusserre.:

"Militaire devenu géographe, fin connaisseur de la montagne marocaine. Il a aussi considéré le Maroc sous un angle artistique.
Originaire de la Drôme, Delaye interrompt ses études au début de la Première Guerre mondiale et passe quatre ans au front comme combattant volontaire pour terminer avec le grade de lieutenant. Il est alors détaché au Service Géographique des Alpes-Maritimes. En 1922, envoyé en Tunisie, il participe aux travaux de la Carte au 50.000°. Fin 1924, il intègre le Service Géographique du Maroc, effectuant de nombreuses missions topographiques afin d’achever l’œuvre cartographique voulue par les autorités. Désormais capitaine, il parcourt le Sud du pays, souvent accompagné du lieutenant Spillman* et de Robert Montagne*. Dans les années 1930, ce sont le Rif, le Saghro et l’Atlas qu’il étudie. Devenu en 1932 chef de la Section de Topographie du Service Géographique du Maroc, il s’active à la généralisation de la reconnaissance aérienne en terrain marocain. Ses compétences dans ce domaine seront utilisées au début de la Seconde Guerre mondiale sur le front tunisien et sur les côtes italiennes. En 1940, il demande sa mise en congé mais reprend du service après le débarquement allié de 1942. En 1944, il contribue à la préparation des opérations alliées en Méditerranée, puis prend part à la campagne de France. Après le conflit, ayant occupé diverses fonctions administratives au Ministère de la Guerre, il termine sa carrière en 1953, au grade de lieutenant-colonel. Il revient alors vivre au Maroc jusqu’en 1960.

Théophile-Jean Delaye est l’un des principaux acteurs de la géographie marocaine de l’entre-deux guerres. Il a été l’un des membres les plus actifs de la Société de Géographie du Maroc : membre du Comité en 1931, il en devient l’un des vice-présidents en 1939. Il collabore régulièrement à la Revue de Géographie marocaine, avant d’en devenir le rédacteur en chef en 1942. Ses articles sont généralement consacrés à l’évolution de la cartographie marocaine dont il raconte volontiers l’histoire, associée à celle de la pénétration française. En technicien, il publie aussi sur la photogrammétrie. Un autre de ses sujets de prédilection est la montagne, qu’il a beaucoup parcourue par profession mais aussi par plaisir : il a contribué au lancement de l’alpinisme au Maroc. Synthèse de ses dons, voici « La représentation des massifs rocheux dans les cartes à grande échelle de la haute montagne » (Revue de Géographie Marocaine, 1937) pour traiter de la restitution et du figuré des reliefs ; voici la Carte du massif du Toubkal (1937), première étape du relevé à grande échelle de la haute montagne exécutée en collaboration avec Dresch*. Le choix avait été fait de ne pas se contenter d’une représentation purement géométrique, mais d’opter pour quelque chose de plus expressif par l’emploi d’un rendu déduit de la constitution géologique et de l’aspect particulier de chaque massif. Ce procédé a été ensuite beaucoup copié à l’étranger. À la fois justes et esthétiques, ces calques témoignent d’un vrai regard.


Car si Delaye a parcouru le Maroc en technicien, il l’a aussi vu en artiste, menant une véritable carrière de dessinateur et de peintre. C’est à lui que l’on doit la plupart des images illustrant la Revue de Géographie Marocaine. Il a procuré l’iconographie de nombreux ouvrages parus sur le Maroc dans les années trente à cinquante. Jean Célérier*, Jean Dresch*, Henri Terrasse* ont fait appel à ses talents de dessinateur, soucieux du détail jusque dans les arabesques de stuc (« Dessins et croquis des villes impériales du Maroc », Revue de Géographie Marocaine, 1942). Paysages, kasbahs, types humains : Delaye a tout voulu croquer sur le vif. Sa frénésie a produit en grand nombre des dessins nerveux, réalisés à la plume et à l’encre de Chine. Sa peinture aussi montre la réalité variée du Maroc".
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